A l’instar de la célèbre phrase la guerre de Troie n’aura pas lieu, l’on est tenté d’établir un parallélisme pour dire que l’hécatombe promis n’a pas eu lieu voire n’aura peut-être pas lieu[1]. Cette affirmation tranche pourtant d’avec les prévisions de spécialistes sur les questions sanitaires, épidémiologiques ou simplement de politologues qui sur les plateaux télés, prédisaient un lourd tribut à l’Afrique. En effet, ils étaient nombreux de l’autre côté de l’Atlantique et dans l’hexagone, y compris des personnalités haut placées comme le secrétaire général des nations unies Antònio Guterres à prédire un ravage du virus. Trois mois après l’apparition du premier cas déclaré positif sur le continent, comment expliquer que l’Afrique soit encore le continent qui jusque-là est le moins touché par la pandémie ? Pourquoi les prophéties lugubres ne se sont-t-elles pas réalisées ?

Des projections biaisées par un regard ethnocentriste

Indépendamment de l’état des systèmes sanitaires sur le continent, ou la thèse de l’impact du climat sur le virus, voire la thèse de la jeunesse du continent, nous avançons l’hypothèse de biais occidentaux teintés d’une certaine dose d’ethnocentrisme qui voyaient le pire sur le continent.

Il est évident que les structures sanitaires et plus globalement les systèmes de santé à l’observation sur le continent peuvent sembler n’offrir aucun gage pour que le covid-19 ne puisse décimer la population africaine. Le continent souffre d’un grand manque d’infrastructures sanitaires et lorsque ces dernières existent, elles accusent cruellement un manque de ressources humaines voire un manque d’égard de la part des pouvoirs publics[2]. Les investissements ont pendant longtemps été orientés sur d’autres secteurs beaucoup plus rentables immédiatement pour les bailleurs de fonds. Les politiques d’ajustements structurels imposées et mises en œuvre sur le  continent dans les années 70, ont fortement contribué à limiter les investissements dans des secteurs comme celui de la santé. Ce manque de plateaux médicaux relevés conjugué au fait que l’économie du continent est fortement inscrite dans l’informalité, avait catalysé tous les fantasmes sur un continent auquel personne n’accordait foi à une moindre capacité de faire face au coronavirus.

Et pourtant le continent a su faire face à la covid-19 empruntant même des politiques élaborées ailleurs pour freiner le virus. De Dakar à Asmara et du Caire au Cap, les pays ont rivalisé d’ardeur pour contenir le virus. Certains pays comme le Maroc, le Sénégal ou encore des pays où l’effectivité de l’état est remise en cause du fait de conflits internes comme le Mali, ont su gérer la crise.

Mais alors que le monde manquait encore des informations certaines sur la vraie nature du virus et des ses caractéristiques, les commentaires et autres analyses pessimistes avaient déjà commencé à fuser de partout prédisant un tableau sombre au continent. Que la Chine soit même soupçonnée et accusée d’avoir menti en fournissant des informations erronées sur le virus. Que l’organisation mondiale de la santé soit quant à elle accusée d’être de mèche avec l’empire du milieu et d’avoir volontairement tardé à déclarer l’état de pandémie mondiale, la seule certitude qui ressortait des débats était la catastrophe à venir sur le continent.

De tels discours révèlent en réalité une certaine arrogance et la transposition d’un ethnocentrisme occidental dans les différentes prévisions pour ne pas dire projections. Beaucoup d’« experts » s’exprimant au sujet du continent n’étaient pas des spécialistes de l’Afrique et n’y avaient fort vraisemblablement jamais mis les pieds. Du côté de la France où le pays est touché de plein fouet par la maladie, l’ancienne métropole n’a pas pu s’empêcher de jouer son sempiternel rôle de figure paternaliste mobilisant un discours daté autour d’une aide sonnant comme une obligation à apporter à ses ex-colonies. Ce discours avait même suscité un ahurissement plus ou moins inattendu chez beaucoup d’africains qui doutaient de la bonne foi de l’ancienne métropole dont les capacités étaient fortement éprouvées face au virus. Ce catastrophisme dès qu’il est question du continent est une illustration éloquente d’un rapport Nord-Sud faussé où l’imaginaire colonial résiste encore dans l’appréhension de l’Afrique par l’Occident.

 Des discours comme expressions de vieilles représentations du monde extra-occidental

Les discours alarmistes et qui étaient même hors sol ne sont pas nouveaux. En effet, Ils s’inscrivent dans de vieilles idéologies téléologiques à l’instar des thèses évolutionnistes ou développementalistes. L’Afrique a toujours été ce continent qu’on n’analyse presque jamais sur ce qu’il est mais sur ce qu’il devrait être; ce continent sur qui on projette tout type de réflexions. Pendant longtemps, il fut partagé entre des analyses pessimistes. Spécialistes et journalistes n’ont fait en réalité qu’emboîter le pas à de vieux discours présents depuis des lustres dans le champ politique et économique. Dans lesdits discours, l’Afrique est analysée comme un continent à la traîne, en retard ou qui refuse même le développement. La société occidentale est placée comme le prototype du modèle achevé à suivre et donc la norme à partir de laquelle tout est écart est jugé comme un retard. Dans un tel environnement, il est tout à fait facile par conséquent d’analyser ou de voir le retard dans tous les domaines notamment celui de la santé. Il y aurait en réalité, comme une sorte d’existence d’un phénomène de “path dépendence” autour des questions sur l’Afrique qui pousserait toute nouvelle réflexion ou analyse à s’inscrire dans le sillon tracé par les idéologies évolutionnistes discréditées du reste par l’histoire.

L’écrivain sénégalais Felwine Sarr nous explique comment travailler sur l’Afrique est une tâche ardue car “tant sont tenaces poncifs, clichés et pseudo-certitudes qui, comme un halo de brume, nimbent sa réalité […] Au plus fort de la pandémie du sida, des augures ont même prévu l’extinction pure et simple de la vie sur le continent africain “.[3]  Ces propos de l’écrivain prononcés il y a quelques années montrent toute leur actualité et vérifient la thèse d’un complexe de supériorité de l’Occident envers le continent africain. D’où l’invite d’ailleurs de Felwine Sarr et Achille Mbembé à décoloniser les esprits. Le schéma classique inscrit sur un rapport de subordination est à revoir. Il est évident que schéma sert bien par ailleurs la relation de domination de l’Occident sur l’Afrique à travers notamment les politiques d’aide internationale qui servent des visées d’influences.

La covid-19 est à bien des égards, un excellent miroir de la domination symbolique que l’Occident exerce sur le reste du monde notamment vis-à-vis de l’Afrique. Celle-ci est le produit d’une histoire qui a fini de s’institutionnaliser dans les manières de voir et de penser l’autre dans le monde occidental. Le tableau sombre prévu en Afrique mais discréditée par la situation du virus dans le continent, doit appeler à une plus grande modestie et à un décentrement du regard sur le reste du monde plus que jamais nécessaire. Les vérités d’hier ne sont plus celles d’aujourd’hui et un aggiornamento demeure plus que jamais nécessaire dans les pratiques journalistiques et dans les approches scientifiques du continent noir. Le Cuba, le Maroc, le Sénégal…montrent aujourd’hui que notre lecture du monde doit évoluer vis-à-vis de ce qu’on a coutume d’appeler abusivement les pays du tiers-monde.


[1] https://www.marocnews.fr/2020/05/12/coronavirus-le-senegal-valide-lartemesia-et-met-au-defi-loms/

[2] https://www.alima-ngo.org/fr/covid-19–le-systeme-de-sante-des-pays-africains-est-tres-fragile-et-n-est-pas-pret-a-faire-face-a-cette-pandemie-

[3] Sarr Felwine, Afrotopia, Paris, Philippe Rey, 2016, 155 pages

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